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  • Pirateries

La solitude




Barbara, c’est toi qui avait raison. Elle est revenue. Elle m’attendait. Je n’en suis pas tout à fait certain, mais je présume qu’elle ne m’a jamais vraiment quitté des yeux. Elle est arrivée, tout doucement, et sans prévenir. Elle s’est délicatement laissée choir, et ce, sans faire aucun bruit. Un peu comme le pétale d’une rose qui s’envole un soir d’été.


Elle s’est agrippée à moi. Elle m’a vidé de tout mon sang. Elle s’est emparée de mon âme, et elle s’est gavée du peu de joie de vivre qui m’habitait. Maintenant, il ne me reste plus que de tous petits morceaux de moi, çà et là, abandonnés et délaissés sur un misérable plancher froid d’un hôpital aux couleurs douteuses. Help. Je ne veux pas rester ici. Je n’aime pas le froid, Barbara.


Elle est là. Elle me regarde manger mes céréales que j’ai laissées tremper dans le lait beaucoup trop longtemps. Elles sont maintenant chaudes et visqueuses. Par contre, le lait a développé un goût sucré que j’aime bien. Ça me rappelle le fameux gâteau à la vanille que maman me préparait à tous les ans, pour mon anniversaire.


Je m’ennuie de ma maman. Elle n’est pas morte, non. Pas encore. Elle a seulement oublié qui elle était. Elle confond tout. Ce n’est pas de sa faute. Elle est confuse. Maman est Alzheimer. Elle croit qu’elle est une actrice. Elle croit qu’elle s’est réincarnée en Sarah Bernhardt. À tous les jours, elle se donne en spectacle aux Galeries d’Anjou. Tout le monde se moque. Les gens lui crachent au visage.


Ils lui lancent des tomates. Le vrai problème, avec maman, c’est qu’elle oublie et recommence dès le lendemain. Les commerçants la surnomment “La folle du village."


Je n’aime pas qu’on méprise ma mère, même si c’est vrai qu’elle pourrait faire un peu plus attention. La semaine passée, j’ai dû aller la chercher de toute urgence. Maman s’est encore donnée en spectacle. Cette fois-ci, elle voulait en finir. Elle ne voulait plus entendre les rires des méchants commerçants. Elle voulait la sainte paix. Elle s’est pensée trop forte. Une fois de trop, elle s’est prise pour Judy Garland. Ce matin-là, maman a pris tous ses cachets. Ce matin-là, en chantant "Be a Clown”, maman voulait sauter en-bas du troisième balcon des Galeries d’Anjou. Les commerçants n’ont même pas pris la peine d’alerter la sécurité. Tous étaient bien trop occupés à admirer cette scène tragi-comique digne des plus grands films américains.


À mon arrivée, maman s’est écriée: “je suis libre.” Et puis elle s’est jetée par-terre. La musique s’est arrêtée, et tout le monde s’est empressé d’aller à son secours. Hélas, il était déjà trop tard. Nos pieds baignaient dans une marre de sang. Maman avait le crâne ouvert, et les yeux tristes…vides. Simultanément, les gens se sont mis à hurler. Ils se sont tous sauvés. De vrais lâches. Il ne restait plus que maman et moi. J’étais complètement désemparé. J’ai laissé son corps amoché sur le plancher, et je l’ai laissé seule, déboîtée.


J’ai écouté la petite voix, dans ma tête, et je suis allé m’acheter un gâteau à la vanille. Il n’était pas aussi bon que celui de maman, mais je l’ai tout mangé.


Mélangé à mes larmes, mon gâteau avait un arrière-goût de sel de mer plutôt désagréable. J’ai soufflé mes bougies, je me suis souhaité un joyeux anniversaire, et je me suis fait vomir. J’ai tout craché. Je ne pouvais plus rien garder à l’intérieur de moi. Tout avait un goût de plastique, de pré-mâché. Je venais de perdre ma mère d’une façon complètement absurde et à la fois assez poétique. Au moins, l’un de nous deux est heureux, maintenant.


J’aurais préféré qu’elle parte dans de meilleures conditions, mais je suis convaincu qu’elle a déjà tout oublié.


Tant mieux pour elle. Moi, je conserverai ce tableau macabre avec moi, et mes souvenirs seront recouverts de petites tâches noires. Adieu, maman. N’oublie pas de mettre ta robe de chambre, là-haut, et salue tante Suzie pour moi.


Barbara. Elle est encore là. Quelques mois plus tard, elle est revenue. Pour être tout à fait honnête, elle n’est jamais réellement partie. Fuck you. T’es rien qu’une grosse conne. T’es rien qu’une vieille pile de linge sale. Mange de la marde. Tu me fais chier. Va-t’en. Décâlice.


Ça y est. Elle est encore là. J’aperçois un sourire sur son visage abimé, tombant. Par contre, il ne s’agit pas de n’importe quel sourire. C’est un sourire malicieux et sournois. Elle se moque de moi, exactement de la même façon que les commerçants se moquaient de ma mère Alzheimer. Folle. Clown triste.


Moi, je suis là. Je suis assis, mais tu ne me vois pas. Ça fait maintenant presque deux semaines que tu as arrêté de me voir. Tu commences même à t’effacer de moi. On ne se parle plus. On ne se regarde plus. Je suis là, pourtant, mais tu ne me vois pas. Ça fait mal. Terriblement mal. C’est difficile à admettre, mais sommes-nous vraiment amis?


Barbara. La solitude m’a tuée. Tu avais raison. J’arrive, maman.

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