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  • Pirateries

Hochelaga

Un texte de Maxime Couroux



Hochelaga. Il fait tellement plus noir, par ici. On dirait que le ciel est plus sombre qu’ailleurs dans tout Montréal. Les gens y marchent plus rapidement, et font des gestes décousus. Ils sont décousus, seulement parce qu’ils ne savent même plus quelle toxine ils ont ingéré ou quelle marque de bière de dépanneur miteux sur Ontario leur sort par la bouche un soir d’été où on aurait juste pu être heureux. Fuck de criss.


Ce soir-là, j’étais plus stressé qu’à la normal. J’avais le coeur qui battait tellement fort que je pouvais entendre tous les battements dans mes deux oreilles beaucoup trop sensibles. On aurait dit deux avions en collision ou un gros bruit de ventilateur, j’sais pas trop. Là, je me disais: «non, vas-y pas…reste dans ton petit quartier bourgeois de marde et saoul-toi dont tout seul.» J’aurais peut-être dû m’écouter, parce que les seuls regrets qui envahiraient ma p’tite tête de malade mental, présentement, seraient d’avoir gaspillé 14,50$ au dépanneur du coin. Évidemment, je ne me suis pas écouté, et j’ai merdé. Fuck.


Je me suis quand même préparé. Je ne pouvais quand même pas arriver les cheveux sales avec une odeur de café et de petits gâteaux hors de prix. J’ai préféré me doucher et sentir le mâle alpha. Je voulais te teaser. Je voulais t’impressionner. Évidemment, je me suis trompé.


Bref…j’ai tellement mis du temps à me pomponner, que tu m’as même demandé si je pensais arriver bientôt? Bulleshit. Je dois avouer que t’es un bon acteur. J’y ai cru. Félicitations pour ta finesse et ta justesse. Parce que visiblement, que je sois resté chez moi, ce soir-là, tout à fait tranquille, penard, à regarder des criss de p’tites vidéos de chiens qui font d’la danse du ventre, sur YouTube, pendant des heures, ça n’aurait absolument rien changé. Tu savais déjà très bien ce que tu faisais. Tu savais très bien que tu allais me briser le coeur. Trou d’cul.


Hochelaga. Je t’aime, mais je t’haïs en même temps. Y’a les souvenirs dont je me souviens, y’a ceux dont je ne me rappelle plus, et y’a ces quelques souvenirs que j’aimerais mieux oublier. Pas qu’ils ne sont pas beaux. Au contraire…ils sont si magiques que j’me demande même si je ne les ai tout simplement pas rêvés.


J’ai de la musique triste qui joue en permanence, dans ma tête, mais y’a juste dans c’te quartier-là que j’suis pas capable d’la mettre sur pause. Ça restart non-stop. C’est insupportable. Ta yeule, Brel, please.


J’ai resté figé si longtemps devant mon miroir de salle de bain que pour la première fois de ma vie, j’ai arrêté de compter les minutes qui défilaient sous mes yeux. Je me suis regardé, analysé. Je me trouvais tellement laid. Je sais pas pourquoi je parle au passé, c’est pas comme si ça l’avait changé depuis les dernières 24h. J’ai compté tous mes défauts juste pour essayer de les camoufler le temps d’une soirée.


C’pas vrai. J’ai pas vraiment compté tous mes défauts…t’es-tu drôle. Y’en a ben trop. Le miroir était taché par des éclaboussures de dentifrice d’un bleu couleur hôpital. Je trouve ça quand même plate qu’on attribue certaines couleurs à des choses tellement péjoratives. Pauvre lui, quand même. C’te bleu-là, peu importe ce qu’il va faire de sa vie, il sera toujours associé à un hôpital cancéreux et abrasif. Je me suis regardé longtemps (très longtemps) avant de plonger dans l’eau chaude qui m’attendait. Je prenais mon temps, j’aimais ça. J’ai lavé cheveu par cheveu. J’écoutais du gros Céline à tue-tête. Pauvre voisins.


J’ai finalement quitté ma petite bourgeoisie afin de retrouver le vrai Montréal…Hochelaga. Y’était tard. Pas pour toi, parce que ça faisait juste six heures que t’étais réveillé, mais y’était tard pareil. T’arrives pas chez les gens à cette heure-là, normalement. J’aurais pas dû venir.


Hochelaga. J’avais peur. Y faisait chaud, mais j’avais des frissons partout sur le corps. Je savais pas trop où j’étais. Heureusement, y’avait le pont Jacques-Cartier à côté de la station Papineau pour mieux me situer. Hochelaga, dis-moi? Pourquoi j’ai pas sauté en-bas du pont pour aller voir les poissons nager de plus près?


J’attendais l’bus. J’pense que j’ai fumé quatre cigarettes de suite, tellement j’étais anxieux, nerveux. Pourtant, quand j’étais au travail, durant la journée, j’avais un criss de sourire d’enfant de cinq ans étampé dans face…pas capable de m’arrêter. Je souriais comme si j’étais gelé sur l’extasy ou comme si y’avait plus de lendemain.


À l’arrêt d’autobus, je faisais les cents pas. J’étais pas bien. Y’avait des sans-abris partout. Je sais bien qui peuvent pas vraiment aller ailleurs, parce qu’ils n’ont pas d’maison, mais c’est juste que là, leur odeur de pas lavé m’est montée à tête pis ça comme pas passé.


Je suis monté dans l’autobus. Je savais pas trop où débarquer, ça fait que je regardais les noms des rues full spin comme si j’étais sur la speed…juste pour être sûr de pas manquer l’arrêt. Évidemment, j’étais tellement concentré que j’ai presque manqué mon arrêt, câlice.


Je suis débarqué du bus — complètement désorienté —, pis je t’ai texté pour te dire que j’étais là. T’étais fâché que je ne te l’ai pas dit avant. Encore là, sûrement du acting. Je le sais…tu t’en balançais.


Hochelaga. J’ai regardé ce parc, ces ruelles, ces habitants, et j’ai pleuré par en-dedans. J’ai pleuré parce que Nelly, avec ces mots toujours plus destructeurs les uns que les autres, ne se trompent jamais.


« On ne pouvait rien au désastre de notre rencontre. »


Hochelaga, lui, moi et le trop peu que fut la caricature du « nous » déchu par les eaux usées des rivières polluées…ne pouvions vraiment rien au désastre de notre rencontre et, tout au fond de moi, je le savais. Mais un grand coeur malade saute toujours la tête première dans le vide afin de mieux connaître l’étendue de sa chute.


***


Tu t’en fiches probablement. Tu as peur. J’ai très peur, moi aussi. Je ne m’aime pas, je me déteste le ¾ du temps et je ne crois pas aux compliments qui me sont offerts. Je ne t’aime pas. Je ne t’ai jamais aimé, en fait. J’aimais l’idée du bonheur. Je connais pas ça, moi, le bonheur, et j’étais heureux.


Je ne sais pas comment agir, dans la vie. Faut vraiment pas que tu m’en veules. Parce qu’on fond, si tu savais comme je te comprends. J’me suis mal exprimé, oui, sûrement. Je m’excuse d’avoir été là. Je m’excuse d’exister pis de t’avoir empêché de respirer sans même le vouloir moi-même. Mais je te comprends. C’est juste que d’habitude, c’est moi qui est comme ça. Tu m’as démasqué. Fuck you.


***


Hochelaga. Il fait tellement plus noir, ici. Les enfants crient plus fort, aussi. On retrouve des paniers d’épicerie un peu partout sauf dans les épiceries, mais soyez sans craintes — y’a pas de souliers suspendus. —


Malgré tout, j’espère seulement qu’on pourra rester amis?


Bye, Hochelaga.

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